Ils témoignent //

Jean-Paul Delevoye, Président du CESE de 2010 à 2015

Le 28/10/2015

Peut-on dire que la composition et le mode fonctionnement du Conseil économique, social et environnemental préfigure une nouvelle façon de travailler les enjeux de société ?

Oui je pense que nous montrons une démarche de dialogue qui trouve écho dans le pays. Prenons l’exemple de l’introduction des "environnementalistes" au CESE en 2010. Je me souviens très bien que le monde entrepreneurial dans sa globalité (secteur agricole, artisans, patrons…) s’en inquiétait beaucoup et on peut les comprendre, les habitudes des organisations dites "historiques" sont bousculées par de nouveaux arrivants perçus comme des gens qui vont tenter d’imposer de nouvelles contraintes. 

Mais l’intelligence des groupes a très bien fonctionné. Les environnementalistes maitrisaient parfaitement les connaissances techniques et le calendrier international. Ils ont pris le temps d’expliquer au groupe agricole ou entrepreneurial les enjeux pour lesquels ils se battaient. Et inversement, les seconds ont exprimé aux premiers leurs préoccupations, leurs inquiétudes, parfois même leur colère. 

A partir du moment où chacun a respecté l’autre, cherché à le comprendre et surtout à se mettre au niveau d’appropriation d’enjeux différents des siens, le dialogue a pu s’engager. Les résultats sont extraordinairement positifs puisque de nombreux avis -sur la transition énergétique, la COP 21, l’industrie économe des matières premières, l’économie circulaire, l’économie fonctionnelle- ont été portés par les représentants patronaux et environnementalistes. La problématique de l’environnement est même entrée dans quasiment toutes les sections, y compris en explorant les chantiers nouveaux comme la permaculture ou le bio-mimétisme. Ce qui n’empêche pas des désaccords importants comme sur le numérique.

 

Cette méthode induit cependant la mise en place d’un temps du dialogue qui ne correspond ni au rythme politique ni au rythme médiatique...

Raison pour laquelle j’ai souvent appelé de mes vœux une "temporalité du débat". Au lieu d’avoir quelqu’un qui apparaît à la télé et qui dit "j’ai décidé et vous m’obéissez", nous devons prendre le temps nécessaire à l’appropriation des enjeux par le peuple, même si ce temps est contraire à celui du décideur politique ou économique. Avec le bouleversement numérique et le changement technologique, nous avons besoin d’un temps nécessaire à l’organisation du débat avant les prises de décision. J’ai souhaité que la grande maison du CESE soit celle de la prospective, du dialogue et de la citoyenneté parce que la population veut être coproductrice du futur. Il faut s’en donner les moyens.

 

D’autant que nous vivons dans une époque, un monde et un système en pleine déstabilisation...

Nos sociétés doivent prioritairement combattre les humiliations perpétrées par ce système, même involontairement. Un enfant en échec scolaire se sent humilié, tout comme un bac +7 payé au smic ou un homme qui se fait licencier à 40 ans. Le terreau de l’humiliation produit de la violence et on sait la révolte des humiliés immaîtrisable. Le nazisme est né de la fierté reconquise après l’humiliation du traité de Versailles. Toute une série de partis antisystème sont en train de se développer, qui regroupent les humiliés d’un système qui gagne de plus en plus d’argent, combat la pauvreté mais ne réussit pas à conjurer la misère. Et notamment la misère des cœurs. 

 

D’accord, le système ne fonctionne plus, il produit même les conditions qui pourraient le détruire. Mais ses évolutions nécessaires ou même son remplacement ne sont pas évidents...

Oui mais toute menace est une opportunité, le monde de demain reste à inventer. Nous vivons un momentum politique mondial très pertinent. L’insouciance de nos sociétés dites modernes -souvent basées en occident sur la domination par l’homme d’une nature inépuisable– est terminée. La fragilité de la nature vient d’apparaître brutalement à la conscience mondiale, avec en même temps la perception aigüe qu’il n’existe aucun plan B et que notre système ne peut plus fonctionner sur une abondance sans retenue, sur une soif inextinguible de consommation dans laquelle l’homme existe plus par ce qu’il dépense que par ce qu’il pense. 

En parallèle est apparue la même brutale conscience de la fragilité de l’être humain. Celle-ci s’exprime par les actes les plus vils du terrorisme ou de façon moins spectaculaire mais tout aussi violente. Il est d’autant plus insupportable d’être pauvre quand on vit dans un pays riche, avec la perception d’un système qui cultive de façon paradoxale l’extraordinaire avancée technologique qui nous fait penser que les limites du possible reculent et en même temps produit des fractures et des inégalités nous faisant toucher du doigt les limites de l’intolérable. 

La conjugaison de la double fragilité de la nature et de l’homme est un moment important parce que nous n’accordons de la valeur qu’à ce que nous craignons de perdre. Et ce que nous craignons de perdre devient d’autant plus fragile : un amour, un enfant, un emploi, d’un moment particulier, d’une entreprise, d’un état…

 

C’est dans cet esprit que Nicolas Hulot et le CESE ont organisé en juillet de cette année le sommet des consciences de la préparation à la COP 21 ?

C’était en effet pour dire que la solution ne relève pas exclusivement de la technologie, de l’industrie ou de la finance. Ce gigantesque évènement sera aussi l’occasion de réveiller une citoyenneté mondiale basée sur la solidarité et la responsabilité pour combattre notamment la banalité du fait divers. Quand on voit l’avancée du désert en Afrique, un incendie géant en Californie, une inondation à Pékin, un typhon en Indonésie… nous devons nous interroger : serai-je la prochaine victime et quelle est ma part de responsabilité dans ce qui se passe ?

 

Quels sont les défis du 2Ième siècle ?

Ceux de l’altérité et de l’intériorité, dont Hannah Arendt relevait le vide. Au moment où nous entrons dans l’économie du savoir et de la connaissance, ce n’est pas la richesse des sols et des souls- sols qui demeure la plus importante. C’est la richesse des hommes. Et pas pour être exploitée mais pour être valorisée. 

Le numérique fait disparaître les frontières, plus personne ne maitrise vraiment la circulation des capitaux, des idées, des hommes, des marchandises. Si comme Malraux, nous considérons que la culture ne relève pas de la supériorité mais de la fraternité, elle devient un vecteur de langage universel. La perception du beau, du vrai, de l’authentique - mais aussi l’éveil des consciences plutôt que la seule acquisition des connaissances - donne toute sa primauté à l’expression culturelle. 

Et les politiques ne sont pas assez attentifs à la lecture des expressions artistiques souvent anticipatrices, révélatrices des espérances ou disfonctionnements de la société. On l’a bien vu dans le rap et les chansons des banlieues longtemps considérées comme marginales.

 

Cet éveil des consciences favorisé par l’expression culturelle servirait prioritairement à quoi ?

A combattre ce qui est pour moi très préoccupant : la possibilité d’un esclavagisme moderne d’autant plus grave que les chaînes sont invisibles. Si nous n’y prenons pas garde, nous subirons des manipulations collectives autour d’émotions médiatisées, un détournement de la démocratie par des informations fausses ou des rumeurs propagées. La liberté, c’est la liberté de choisir. Or la diversité culturelle est un vecteur d’ouverture d’esprit et de débat qui permet de choisir. Nous devons en France changer notre culture du débat, encore trop souvent considérée comme le terrassement de l’autre. On assiste même à une moralisation du débat puisque certains sont considérés comme anormaux, illégitimes, mal posés… Or aujourd’hui notre société est manipulée par des gens qui gèrent des peurs plutôt que par ceux qui construisent des envies. Là encore le milieu artistique a la capacité de révéler les souffrances de la société et en même temps les espérances dans la capacité de l’homme à créer.

 

Mais la culture n’est pas un secteur hors-sol. Audiens a dernièrement participé à une réflexion du CESE sur " les nouveaux rapports industrie-services à l’ère du numérique. "

La culture se retrouve effectivement dans un paradoxe compliqué quand les gens n’ont jamais autant lu mais que le système économique de l’écrit n’a jamais connu autant en difficultés, quand les jeunes n’ont jamais été autant intéressés par la création artistique -au point qu’aujourd’hui les talents se révèlent de plus en plus tôt et avec une richesse fascinante- mais qu’en même temps rien n’a jamais été aussi fugace, nous voyons passer des météorites, assistons à des feux d’artifice permanents. Le problème du monde artistique recoupe celui du monde économique : terminées la stabilité et la durabilité. Ce qui pose la question du partage. Et donc du vivre ensemble.

 

Cette expression on l’entend beaucoup. A la fois basique et ambitieuse, elle a besoin d’être remplie de contenus, de démarches, de visions et d’éléments très concrets non ?

Il faut un peu de tout cela. Une étude américaine montrait bien que l’écosystème moderne et durable serait celui qui concilie les sphères du capital pour mobiliser les ressources afin de réaliser les projets, du savoir faire pour améliorer les process et de l’innovation. La France malheureusement a tendance à combattre les innovateurs, souvent considérés comme des rebelles parce qu’ils contestent le système… alors que c’est le système qui bloque tout. 

Or le monde de demain est celui de la créativité et des rebelles, non pas pour tout casser mais pour faire évoluer le système. Chaque citoyen devrait donc être un peu artiste, porté un regard décalé sur son environnement. A l’occasion de l’aménagement des rythmes scolaires, j’étais donc très favorable au développement des capacités chaque enfant à créer, imaginer, innover. 

A propos de quelqu’un de triste, Céline écrivait : "il n’y a plus assez de musique dans son cœur pour faire danser sa vie". 

Il faut permettre à chacun d’être musicien ou chef d’orchestre pour faire danser les temps à venir.

 

Encadré 

Jean-Paul Delevoye préside le Conseil économique, social et environnemental depuis 2010. Auparavant il a été médiateur de la République, maire de Bapaume (Pas-de-Calais), ministre de la fonction publique, de la réforme de l'État et de l'aménagement du territoire sous le gouvernement Raffarin, sénateur, conseiller régional et député du Pas-de-Calais.

 

Annexes - phrases en exergue

 

" La liberté, c’est la liberté de choisir. Or la diversité culturelle est un vecteur d’ouverture d’esprit et de débat qui permet de choisir. "

 

" Ce n’est pas la richesse des sols et des souls- sols qui demeure la plus importante. C’est la richesse des hommes. Et pas pour être exploitée mais pour être valorisée. "

 

" Si nous n’y prenons pas garde, nous subirons des manipulations collectives autour d’émotions médiatisées, un détournement de la démocratie par des informations fausses ou des rumeurs propagées. "

 

" Nous devons en France changer notre culture du débat, encore trop souvent considéré comme le terrassement de l’autre. "

 

" Le milieu artistique a la capacité de révéler les souffrances de la société et en même temps les espérances dans la capacité de l’homme à créer. "

 

" Si comme Malraux, nous considérons que la culture ne relève pas de la supériorité mais de la fraternité, elle devient un vecteur de langage universel. "